Coupable d'être handicapé

Un Dimanche matin, vers 10 heures, j'ai mis ma télé sur la troisième chaîne et j'ai regardé une émission qui était consacrée aux prisons en France. On parlait des conditions dans lesquelles vivent les détenus. Manque de place, souvent quatre dans la même cellule, trois couchant dans des lits et le quatrième sur un matelas ; le déplorable mélange des jeunes qui ont commis des petits délits avec des caïds. Le résultat ne doit pas être brillant !

Je n'ai pu m'empêcher de penser aux handicapés moteurs qui croupissent en hospice. Les hospices sont des oubliettes de la société dans lesquels elle met pêle-mêle tous ceux qui l'embarrassent : les personnes âgées, les alcooliques, les vagabonds, les débiles et les infirmes.

La presse, la radio et la télévision parlent des prisons surtout quand les détenus se révoltent ; cela fait les gros titres des journaux ! Messieurs les journalistes oublient de venir voir ce qui se passe dans les hospices ; bien sûr ce n'est pas intéressant car on n'a jamais vu un paralysé cloué sur son lit ou sur son fauteuil prendre en otage les filles de salle ou le directeur.

Je puis citer des cas comme celui de Micheline, qui a été abandonnée par son père. Son enfance et sa jeunesse passèrent dans un hospice parmi de vieilles femmes. Celui de Gérard, un IMC dont la mère, veuve et mal conseillée, le plaça (enfant) dans un hôpital psychiatrique à Paris. Il vécut avec des malades mentaux en compagnie de Lucien et de Dédé (tous les deux n'ont jamais connu leur famille). Sans doute, la mère de Gérard a eu connaissance de l'existence d'un foyer dans les Deux-Sèvres et elle y fit venir son fils avec ses deux compagnons. Dédé pleura de joie d'avoir enfin une chambre confortable, lui qu'on laissait faire ses besoins dans son lit.

Je connais bien René, un IMC en fauteuil et muet. Il a eu la chance d'avoir des parents qui s'occupèrent bien de lui et sa mère lui a appris à lire, à écrire et à compter. Il a connu la vie de famille jusqu'à 49 ans. Il entra en hospice à la mort de ses parents en 1968. Les bâtiments dataient de la fin du règne de Louis XIV ; évidemment on ne pouvait pas dire que c'était moderne... René a été privilégié car il n'a jamais été dans les dortoirs : il occupa une chambre, mais en changea quatre fois en six ans selon l'humeur du directeur. Il a pu avoir un transistor et un poste de télévision.

Les chambres étaient situées au premier étage, et bien entendu il n'y avait pas d'ascenseur. Au temps du Roi Soleil l'accessibilité n'était pas à l'ordre du jour !

C'était toute une affaire pour descendre René, et la dernière année il resta continuellement entre les quatre murs de sa chambre. Il mangeait, dormait et faisait ses besoins dans la même pièce, lui qui parcourait des kilomètres avec son vélociman dans le vent d'hiver et sous le soleil de l'été. Sa mère l'appelait en riant "ma bête sauvage" ; la bête sauvage était maintenant en cage... Les rares personnes qui lui rendaient visite se croyaient obligées de lui dire avec un sourire légèrement con-con : "vous êtes bien, ici..."

Un jour, il regardait les actualités régionales ; la télévision est une fenêtre ouverte sur le monde ! On faisait passer un reportage sur un foyer d'une association de handicapés. Peu de temps après, le journal de cette association qui publiait un article au sujet de ce même foyer, et avec son adresse, tomba entre les mains de René. Il écrivit, sans espoir comme on jette une bouteille à la mer ; il n'avait rien à perdre. Il a reçu une lettre qui disait que sa candidature était retenue, mais qu'il fallait attendre une place libre. Il a attendu un an, et quitta l'hospice en 1974. Il paraît qu'on a fait des travaux dans cet établissement ; c'est souhaitable qu'on apporte des améliorations aux conditions de vie qui étaient assez lamentables.

Je me rappelle l'histoire de Pierrette, qu'elle m'avait racontée il y a quelques années, allongée dans son fauteuil électrique. Elle fut abandonnée par sa mère dans un hospice quand elle était gamine. Le personnel était dur et quand l'heure du repas était passée, on ne lui donnait plus à manger même si elle n'avait pas terminé son assiette. A vingt ans, une visiteuse lui a appris à lire et à écrire car à cette époque, il n'y avait pas d'établissements spécialisés pour instruire les enfants handicapés. On songeait encore moins à envoyer ces enfants à l'école avec les autres. Cela commence à se faire maintenant. Un jour Pierrette quitta l'hospice pour un foyer. Je crois qu'elle en changea plusieurs fois. Aidée par une petite association et grâce à sa volonté, que j'admire, elle organisa un lieu de vie avec des handicapées dans plusieurs appartements groupés et employa des auxiliaires de vie, après une longue lutte car l'Administration lui mettait des bâtons dans les roues.

Je viens de raconter les histoires de ceux qui ont eu la chance de sortir de leurs hospices. J'avais fini cet article quand le pensée me vint à l'esprit qu'on pourrait me faire remarquer que les faits qui sont cités un peu plus haut sont des vieux souvenirs qui datent d'il y a douze ou quinze ans ; peut-être y a-t-il eu des changements depuis ?


Pour être objectif, j'ai posé quelques questions à une jeune femme qui travaille dans l'hospice d'une toute petite ville des Deux-Sèvres, au mois de Novembre 1987.

Question Y a-t-il une rampe d'accès pour les fauteuils voulant aller du rez-de-chaussée à la rue ?

Réponse Non mais derrière le bâtiment il y a une porte accessible. Les personnes qui sont en fauteuil ne peuvent pas se déplacer seules, faute de moyens physiques.

Question Y a-t-il des ascenseurs pour monter des étages ?

Réponse Oui.

Question Y a-t-il des dortoirs ?

Réponse Non, il y a des chambres à un ou deux lits.

Question Les personnes âgées, les débiles mentaux, les alcooliques et les handicapés moteurs sont-ils ensemble ?

Réponse Oui.

Question Le personnel est-il assez nombreux ?

Réponse Non.


Evidemment, le tableau qu'offre cet établissement est moins sombre à première vue, mais nous sommes très loin encore de l'intégration. Les handicapés moteurs, ne sachant pas où aller, restent encore en hospice. Bien sûr, sur le papier, ce sont des femmes et des hommes libres ; mais ils sont pratiquement en prison, ils sont coupables d'être handicapés.

René Chausboeuf alias Papy Pop


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