La lettre outre-tombe
d'une petite chienne


J'étais une petite chienne ; on me trouvait gentille et on m'appelait Finette. Je vivais dans un coin retiré du Lot. Je tenais compagnie à ma maîtresse qui avait des difficultés à marcher. Je restais à ses pieds, je l'aimais bien. Evidemment, j'avoue humblement que j'ai eu quelquefois l'envie d'être à la place de ma copine Mirka (l'autre chienne de mes maîtres) qui gardait les moutons et les deux chèvres. Elle courait toute la journée autour du petit troupeau dans les prés au soleil ou à l'ombre des arbres. Je n'étais pas jalouse car je savais que tout n'était pas rose pour elle. Elle était bien fatiguée quand elle revenait à la ferme le soir, elle n'avait pas le droit d'entrer dans la maison de nos maîtres. Enfin, chacun a son métier, elle était bergère et moi demoiselle de compagnie.

Les commerçants venaient dans la cour avec leur camionnette pour vendre leur marchandise. Un jour le malheur s'abattit sur moi pendant que je me dégourdissais les pattes en gambadant autour d'une de ces voitures tandis que ma maîtresse faisait ses provisions. Je ne fis pas attention ; le marchand était remonté dans son véhicule et il démarrait. J'ai reçu un choc violent et je tombai sur le sol ; une roue de la camionnette m'avait heurtée.

Je perdis connaissance ; quand je suis revenue à moi, j'étais dans le chai du maître, où il mettait ses tonneaux de vin. J'étais toute seule et je souffrais beaucoup. Pourquoi n'étais-je pas dans la cuisine, sur mon petit tapis auprès de ma maîtresse ? J'essayais de me mettre debout, mais hélas mes pattes de derrière refusaient obstinément de m'obéir. Tout à coup, je vis dans la pénombre du chai, Mirka, qui profitait que la porte était restée ouverte pour venir me voir. Je lui demandais pourquoi notre maîtresse ne venait pas pour m'apporter à boire, à manger et quelques caresses.

Mon amie parut gênée par cette question mais elle finit par me répondre que la maîtresse ne voulait plus entendre parler de moi. Veut-elle que je meurs de faim et de soif ? Est-ce cela la récompense de ma fidélité ?

Dehors, le maître appela Mirka. Celle-ci me lécha. C'est notre façon à nous les chiens de nous embrasser et elle s'en alla en marmonnant entre ses dents quelque chose que je n'ai pas compris sur les humains.

J'ignore combien de temps je restais dans le chai. J'avais soif, pauvre de moi. Dans le silence de la nuit, j'entendais les trains de la ligne de chemin de fer qui passait près de la ferme. Michel et Claudine, deux jeunes gens qui venaient pour aider mes maîtres dans leurs travaux, me virent dans ce triste état et il m'emmenèrent chez eux. Ils habitaient une maison qui tombait en ruine. Il lui avait donné un nom : "fleur de carotte". Mes nouveaux maîtres jouaient de la guitare le soir devant le feu de la grande cheminée.

Ils étaient gentils pour moi, mais mon train arrière resta paralysé. Je me traînais péniblement autour de la maison, j'étais très triste. Je ne pouvais plus courir ni sauter. Moi qui rêvais d'être un jour maman de jolis chiots, tout était fini pour moi maintenant. Il faut avoir des nerfs d'acier quand on est handicapé.

Mon jeune maître, Michel, a eu l'idée de fabriquer une petite voiture à deux roues destinée à porter la partie paralysée de mon corps. Maintenue par une courroie passée autour de mes reins, je pouvais me déplacer avec mes deux pattes de devant. Naturellement ça ne valait pas mes quatre membres mais cela me permettait de m'éloigner de la maison de mes nouveaux maîtres.

Alors je commençais à observer la faune qui vivait auprès de moi. Je regardais les pucerons qui dansaient autour des troncs d'arbres dans quelques rayons de soleil, les hirondelles qui bâtissaient leurs nids avec de la boue et de la paille ou du foin, collés contre la poutre d'un hangar. Après que les oeufs étaient éclos, je voyais trois ou quatre petits becs émerger du nid. Ils s'ouvraient largement quand les mères ou les pères apportaient de la nourriture.

J'ai vu une hirondelle s'amuser à braver un chat en lui passant et repassant sous le museau comme une flèche. Le chat levait chaque fois la patte pour l'attraper mais elle était déjà loin. Sans doute dégoûté parce qu'il ne pouvait pas prendre l'oiseau, le félin partit. L'hirondelle n'abandonna pas pour autant la partie. Elle poursuivit le chat en faisant du rase motte ; quand elle passait près des oreilles de son ennemi, elle poussait des cris aigus. Cela avait le don d'affoler et de mettre en colère le petit carnivore.

Le spectacle me réjouissait car au fond de moi je n'aimais guère les chats, sans doute parce que j'appartiens à l'espèce des chiens. Les hommes disent de deux personnes qui ne s'entendent pas qu'ils sont comme chien et chat. Je sais bien que ce n'est pas toujours vrai car l'amitié peut exister entre un chat et un chien quand ils vivent chez le même maître. J'ai connu une chienne qui se laissait téter par un matou. A propos de mes semblables, mes maîtres avaient un chien d'assez grande taille. Il s'appelait Oslo. Au début, il était doux ; mais son comportement changea. Il attaquait sans raison les autres chiens des environs. Un jour, mes maîtres s'absentèrent, certainement pour aller au village voisin. Ils nous avaient laissés tous les deux enfermés dans la maison. Pour me reposer, ils ne m'avaient pas mise dans ma petite voiture. Oslo devenait nerveux. Je vis dans ses yeux la folie qui s'emparait de lui. Il se rua sur moi et me mordit cruellement. Il s'acharna après moi. A l'arrivée de nos maîtres, j'étais couverte de sang. Michel et Claudine dirent "Oslo est dangereux ; nous allons le faire piquer". Je ne savais pas encore le sens de cette phrase. Tandis que ma maîtresse me soignait, Michel emmena son chien. Quand il revint, il était seul.

J'attendis que mes blessures guérissent pour m'intéresser de nouveau aux animaux. On a besoin de quelque chose de passionnant quand on est handicapé. En me promenant sur une petite route qui serpentait au milieu des champs, je vis les restes d'une cabane en pierres. Le toit avait disparu et les murs étaient à demi écroulés. Dans un de ces pans de murs, il y avait un trou qui servait de refuge à un petit lézard gris. Celui-ci se chauffait au soleil sur une pierre qui faisait saillie devant l'entrée de son abri.

Une mouche verte se posa en bas du mur sur l'herbe. Aussitôt, le lézard descendit de sa plate-forme et se jeta sur cet insecte en le saisissant entre ses mâchoires. Il le mâcha sommairement et avala sa proie. Il avait un corps mince et une petite tête. Je l'appelai Griset à cause de sa couleur. Le lendemain, je revins et m'aperçus que Griset était Grisette car elle n'était pas seule. Elle était en compagnie d'un autre lézard.

Celui-ci était trapu et avait un crâne large. Je compris que c'était un couple. Et peu à peu, j'ai connu les moeurs de ces petits reptiles. Ils muent au printemps. Leur vieille peau se détache en lambeaux faisant apparaître la nouvelle.

Un après-midi, je découvris au carrefour de quatre chemins un tas de grosses pierres. Entre elles il y avait des vides où gîtait un couple de lézards verts que je baptisai Zaza et Zozo. Zaza était svelte. Son dos était marron. Ses flancs étaient ornés de bandes blanches et le dessous de son corps était jaune. Zozo était vert émeraude par dessus et jaune citron par dessous. Son crâne, vert olive, était orné de tâches jaune cuivre. Le soleil faisait briller leurs jolies couleurs ; on aurait dit des jouets vernis. Il y avait tout le long du tas de pierre des herbes et des fleurs qui attiraient des tout-petits limaçons et des insectes. C'était pour les deux lézards un terrain de chasse. La nature est belle quand on la regarde de près et elle est aussi un livre ouvert qui apprend beaucoup de choses à ceux qui se donnent la peine de regarder.

Un jour mes maîtres quittèrent Fleur de carotte pour se loger dans une maison du village pour avoir un peu de confort, car Claudine attendait un chiot. Oh, excusez-moi, je voulais dire un enfant.

Au fil du temps, ma santé se dégradait et je souffrais. Un matin, Michel dit à sa femme "il faut piquer Finette car elle a mal". Je ne comprenais toujours pas ce mot : piquer. Je croyais dans ma naïveté qu'on avait fait une piqûre à Oslo pour le guérir de sa folie. Je croyais aussi que les hommes allaient me rendre la santé. Mon maître me conduisit chez un autre humain. Celui-ci m'enfonça dans le corps une aiguille creuse dans laquelle il fit couler un liquide. En quelques instants je sentis la mort éteindre tout en moi. Je passais de l'état d'être vivant à une chose inerte et froide. Cela n'a pas empêché la terre de tourner ni le soleil de briller. C'est le destin de chaque végétal et de chaque animal de naître, de vivre et de mourir.

Même les soleils et les planètes qu'ils forment tournent dans l'espace pendant des millions et des millions d'années puis ils tombent en morceaux. Les humains, ces primates, en tous les temps et dans tous les pays ont inventé par peur de la mort des paradis imaginaires dans lesquels ils croient qu'ils revivront après leur trépas.

Je termine cette lettre grâce à laquelle j'ai pu sortir pendant quelques minutes du néant.

Votre petite servante, Finette

René Chausboeuf alias Papy Pop