C'est normal pour les autres mais pas pour soi


Il était une fois un IMC muet et en fauteuil manuel, que nous allons appeler Machin. La vieillesse lui avait apporté d'autres infirmités, car il avait 74 balais. Il était dans l'impossibilité depuis plusieurs années de conduire un fauteuil électrique. Machin ne quittait guère sa chambre ; il songeait au temps où il sortait seul avec son fauteuil électrique en toutes saisons ; il profitait alors du vent et de son copain le soleil.

Une voisine disait à Machin pendant l'hiver : "Vous êtes bien, là au chaud" et en été : "Vous êtes bien au frais". Machin, lui, crevait de ne pas être dehors.

La même voisine racontait que son fils avait 20 ans et avait eu un léger accident en jouant au ballon ; il avait eu un pied dans le plâtre pendant quelques petites semaines. Elle le plaignait parce qu'il se déplaçait avec quelques difficultés, et le temps lui paraissait long. Machin trouvait que ce n'était pas si terrible d'attendre quelques semaines, lui qui avait passé toute sa vie cloué dans un fauteuil roulant. La voisine répondit que son garçon était jeune... elle oubliait que Machin avait eu lui aussi 20 ans, que son fils avait l'espoir de marcher bientôt, et qu'il y en a qui naissent sans membre et n'ont aucun espoir qu'il leur pousse des bras et des jambes. On trouve que c'est normal pour les autres mais pas pour soi.

Une brave dame a dit un jour que Machin n'aurait pas besoin d'une fortune : "Il ne saurait pas quoi en faire, des millions, et ça n'empêcherait pas qu'il resterait dans un fauteuil". La brave dame ne se rendait pas compte de ce qu'elle disait. Elle avait tellement l'habitude de voir Machin mener ce genre de vie, qu'elle ne pouvait pas s'imaginer qu'il en avait assez de cette existence sans intérêt et enfoncée dans la routine. Oui, d'accord, Machin resterait handicapé malgré le pouvoir de l'argent, mais cela transformerait complètement le reste de sa vie. Il sait bien ce qu'il ferait si une fortune lui tombait de la lune ! Il se ferait construire une maison selon ses directives, il aurait des personnes pour s'occuper de lui. Il aurait une voiture pour voyager, car il ne resterait pas moisir entre les quatre murs d'une chambre ; il serait libre d'acheter des meubles et des vêtements à son goût. Il pourrait aussi aider d'autres handicapés.

Machin ne voulait pas qu'on le plaigne, car il avait horreur de ça, et puis cela n'avance à rien. Mais si quelque chose l'énervait, c'était bien les personnes qui voulaient de toutes leurs forces lui faire dire qu'il était le plus heureux des hommes. Il se demandait quelle tête ces personnes elles-mêmes ou leurs enfants feraient si elles étaient à sa place. Certes, Machin savait qu'il y avait des handicapés qui étaient beaucoup plus malheureux que lui, et que la vie n'était pas toujours rose pour tous les valides.

Machin se demande souvent quel genre d'homme il aurait été s'il avait été valide, et avec quels yeux il aurait regardé le monde des handicapés? Sans doute ne trouvera-t-il jamais les réponses à ses questions.

René Chausboeuf alias Papy Pop